De toutes les prétentions scientifiques, la vérité en est une des plus fondamentales, mais aussi une des plus pernicieuse. Elle est fondamentale en ce sens qu'elle est le but visé et recherché par la science. Elle est pernicieuse en ce sens qu'elle est une des premières à être usurpée pour soutenir ce qui s'avère être faux, ou inexact.
On doit en grande partie au logicien et mathématicien polonais Alfred Tarski la conception moderne de la vérité, qui se voit comme une (juste) correspondance entre une proposition et ce qu'elle définit dans le monde. Par exemple, la proposition "Il pleut" est vraie s'il pleut, et fausse s'il ne pleut pas. La force de l'argument de Tarski n'est pas dans cette évidence (je suis sûr que je n'ai pas ébranlé votre conception de la vérité avec cet exemple), mais plutôt dans l'identification du langage formel utilisé pour parler de la vérité. Tarski encadre en fait la vérité dans un métalangage (soutenu par la logique et les mathématiques) qui ne doit pas être confondu avec le langage naturel que nous employons tous les jours. Les vérités en science doivent donc prendre une forme logique ou mathématique pour être des vérités objectives.
Si la finalité de la science est la recherche de vérités objectives à propos de notre monde (des correspondances logiques et mathématiques entre ses théories et la réalité), il faut ajouter qu'elle n'a pas la prétention d'atteindre ce noble but. Pour reprendre les mots de Popper dans Conjectures and Refutations: "...is there any danger that the advance of science will come to an end because science has completed its task (NDB: celle d'atteindre LA vérité absolue de notre monde)? I hardly think so, thanks to the infinity of our ignorance." Même si elle aspire à la vérité absolue, la science doit se contenter de vérités objectives provisoires, qui sont continuellement remises en question et corrigées en fonction des nouvelles découvertes. Pour Popper, la science apprends continuellement de ses erreurs, ce qui implique que son progrès se fait à tâtons. En conséquence, si jamais la science en venait à découvrir une vérité absolue de notre monde, nous ne serions même pas en position de le savoir avec certitude!
Popper va comparer la vérité absolue à une série de sommets de montagne dans les nuages. Dans ce scénario, non seulement l'alpiniste aura toutes les misères du monde à grimper vers le sommet, mais en plus, il ne sera jamais certain d'avoir atteint le plus haut sommet, puisque les nuages le dissimulent. Pour compléter la métaphore, il ajoute: "The very idea of error or of doubt [...] implies the idea of an objective truth which we may fail to reach." Si la science ne peut prétendre avoir atteint une vérité objective avec certitude, que doit-on penser de ceux qui soutiennent la détenir? C'est une des premières leçons à retenir propre au jugement critique: méfiez-vous de ceux qui prétendent à la vérité.
Prenons par exemple cette annonce classée, publiée dans un journal dont je tairai le nom:
Elle regorge de prétentions toutes plus loufoques les unes que les autres. "100% garanti", mais on ne sais pas ce qui est garanti - ni comment on peut se prévaloir de cette garantie d'ailleurs. "Aucune marge d'erreur", que dire! Mais surtout: "Je suis le VRAI SHAMAN, le GOUROU". Si on doit se méfier de ceux qui prétendent à la vérité, il faut d'autant plus se méfier de ceux qui y prétendent en lettres majuscules. En portant le manteau de la vérité, certains vont chercher à se procurer une aura de crédibilité qui ne sert qu'à masquer le faux qui se trouve en dessous. Pourtant, on sait bien que l'habit ne fait pas le shaman.

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