En science, la causalité est capitale. C'est souvent en distinguant la cause de sa conséquence qu'on parviens à se construire un modèle de la réalité. Encore faut-il parvenir à cette distinction sans inverser cause et effet. Le philosophe écossais David Hume avais bien compris son importance, car il en a amplement discuté, au point d'être aujourd'hui perçu comme le père de la conception moderne de la causalité.
Dans son livre Treatise of Human Nature, Hume explique: "A cause is an object precedent and contiguous to another, and so united with it, that the idea of the one determines the mind to form the idea of the other, and the impression of the one to form a more lively idea of the other" En somme, pour Hume, la causalité ne se trouve pas dans les objets en soi, comme certains le pensaient à son époque, mais bien plutôt dans l'esprit de celui qui s'en fait une idée. En ce point, Hume rejoint les plus récentes études en neuropsychologie qui tendent à souligner à quel point notre cerveau a tendance à s'imaginer des causes aux conséquences de notre monde (je vous rappelle que Hume a écris ces mots prophétiques en 1740!). Ainsi donc, si la causalité ne se trouve pas objectivement dans les choses qui nous entourent, mais bien plutôt dans notre esprit, elle est sujet à cette grande caractéristique de notre pensée: sa capacité à se tromper.
Il n'est donc pas surprenant de trouver de mauvais liens de causalité en science (puisque la science se veut aussi irrémédiablement humaine que faillible). Prenons par exemple cette dépêche:
Ici, on propose que la réduction des risques de dépression (la conséquence) aurait pour cause la consommation de café quotidienne. Alors, vous vous précipitez vers votre cafetière pour le salut de votre santé mentale? Pas moi! D'abord, parce que je ne suis pas une femme, mais surtout parce que la corrélation (on constate une diminution des risques en fonction de l'augmentation de la consommation de café) n'est pas considérée comme une preuve en science. Même si la corrélation est souvent un indice important, il faut aussi démontrer un lien, un mécanisme, expliquant pourquoi la cause provoque la conséquence. Par exemple, le fait que le tabagisme augmente les risques de cancer n'est pas une preuve en soi de son effet cancérigène. Ce n'est que lorsqu'on a expliqué, par des expériences contrôlées, COMMENT la fumée de tabac et ses radicaux libres provoquaient des mutations au niveau de l'ADN qui menaient à des cancers qu'on a pu parler d'un véritable lien de cause à effet.
Dans l'article ci-haut, ce "comment" est notablement absent. Pour que cette étude soit crédible, il faudrait expliquer comment la caféine agit sur le système nerveux pour diminuer les risques de dépression. Sinon, on peut s'imaginer toutes sortes de causes pour expliquer les chiffres obtenus (qui sont, à 50 739 femmes, statistiquement importants, il faut le souligner). On peut même concevoir qu'on ait ici inversé cause et effet. En effet (haha!), un lien entre le sommeil et la dépression a lui aussi été constaté. Il est vraisemblable que les femmes qui dorment moins consomment plus de café. On peut donc supposer que l'effet sur la dépression constaté dans l'étude a plus à voir avec les habitudes de sommeil des femmes qu'avec leur consommation de café. Je vous l'accorde, ce lien est tiré par les cheveux, mais il sert à illustrer mon point: la cause choisie pour expliquer une conséquence n'est pas toujours la cause directe.
D'ailleurs, je ne suis pas le seul à le penser. Les chercheurs eux-mêmes ne sautent pas aux conclusions. Il suffit de lire la dernière phrase du résumé de leur article: " Further investigations are needed to confirm this finding and to determine whether usual caffeinated coffee consumption can contribute to depression prevention." Bref, ne vous jetez pas sur votre cafetière tout de suite! Si la science derrière cet article est valide et nuancée, on ne peut pas en dire autant de la dépêche. Comment peut-on commencer un article en stipulant que la consommation de café réduit les risques de dépression, pour ensuite conclure que les travaux ne font que "suggérer la possibilité de l'existence d'un tel effet protecteur"? Il me semble évident que le rédacteur de l'article préférait capitaliser sur le sensationnel de l'annonce plutôt que d'en nuancer les conclusions. Cette course au sensationnel en journalisme scientifique a un effet pervers sur la crédibilité de la science auprès de la population. Combien de fois a-t-on vu un article annoncer l'effet protecteur ou dangereux de tel ou tel aliment? À force de crier au loup, plus personne n'y croit.

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