Monday, March 4, 2013

Des souris et des bananes



L'image ci-haut circule librement sur les réseaux sociaux. Mais comment savoir si son affirmation est crédible ou si elle n'est que prétention? J'ai découvert à mes dépends que de répondre à cette question n'est pas toujours une mince affaire, et qu'il faut surtout éviter de sauter aux conclusions.

D'abord, pour les initiés, certains mots-clés sont souvent révélateurs. Dès la première ligne, l'affirmation "latest Japanese Scientific Research" est venue titiller mes instincts sceptiques. Habituellement, lorsque les sources sont crédibles, l'auteur se donne la peine de les citer adéquatement.

Dans une telle situation, j'ai toujours tendance à vérifier sur les sites qui rapportent les canulars. Même si ces sources sont à consulter avec prudence, plus souvent qu'autrement, le travail critique a déjà été complété et documenté, ce qui nous simplifie grandement la tâche. Qui a dit que les sceptiques n'avaient pas le droit d'être paresseux? Par contre, dans le cas présent, une recherche rapide sur le web vous permettra de constater que dans certains cas, ces sites semblent corroborer l'affirmation, alors que pour d'autres, c'est tout le contraire. Je conçois sans problème que la plupart d'entre vous s'arrêteraient ici dans leur démarche critique, et rangeraient rapidement cette affirmation parmi les innombrables autres questions sans réponse. Et c'est sans compter ceux qui auront simplement assumé que l'affirmation est vraie, sans même se poser la question (et avouons-le, ils sont légion!).

Pourtant, une façon toute simple nous permet de départager la question: accéder à la source. Dans le cas présent, une recherche rapide sur le web pointe effectivement vers un article scientifique publié dans la revue Food Science and Technology Research en 2009. On repassera pour le "latest scientific research", car dans le domaine, quatre ans, c'est une éternité. Sinon, ce sont bien des scientifiques japonais qui ont publié l'article, et une lecture rapide du résumé nous apprends que ces chercheurs concluent effectivement que la consommation de bananes vient activer certains marqueurs biologiques associés au système immunitaire, et que l'effet est plus présent lorsque les bananes sont mûres. C'est à ce moment précis que ma paresse intellectuelle a pris le dessus sur mon côté sceptique, et je bondis à la conclusion que l'affirmation avait une base crédible. Après tout, si c'est publié dans un journal scientifique, ça doit être vrai, non?

Heureusement pour moi, le temps a souvent raison de ma paresse, surtout lorsque ma curiosité s'en mêle. Le lendemain, curieux d'en savoir plus sur ces vertueuses bananes, je me dirige vers le moteur de recherche d'articles scientifiques par excellence: Pubmed. Or, surprise, l'article ne s'y trouve pas répertorié. En fait, je découvre rapidement que la revue Food Science and Technology Research n'a pas un très gros facteur d'impact. Autrement dit, les articles qui y sont publiés sont rarement cités par d'autres chercheurs, ce qui en dit long sur la qualité de ses publications. D'ailleurs, un peu de recherche dans la littérature scientifique nous apprends que cet article, publié il y a quatre ans, n'est cité par aucun autre article scientifique. En somme, soit personne n'a tenté de reproduire les résultats, soit personne n'y est parvenu. D'une façon comme d'une autre, c'est de mauvaise augure pour la crédibilité des affirmation des chercheurs japonais, le principe de confirmation des résultats par les pairs étant un élément essentiel en science.

Ensuite, seconde surprise: alors qu'on pourrais raisonnablement assumer que les conclusions de l'article devraient être soutenues par des expériences d'administration orales de bananes réalisées sur des humains, une petite visite de la section Matériel et méthodes de l'article nous apprends que les expériences ont été faites sur... des souris! Et qui plus est, les souris n'ont pas été nourries avec des bananes mûres, mais on a plutôt injecté un extrait de bananes mûres dans la cavité abdominale (et non pas dans le tube digestif) des souris, une méthode normalement employée pour administrer des médicaments. Même si la souris est un bon modèle pour étudier certains phénomènes biologiques, on ne peut pas extrapoler les résultats chez l'homme, pas sans le tester aussi sur des cellules humaines, à tout le moins. Bref, est bien sot celui qui croirait que l'injection d'un extrait de bananes chez la souris permette de tirer quelque conclusion que ce soit quant à l'effet de la consommation de bananes par l'être humain sur son système immunitaire. Pas le même organisme. Pas la même méthode d'administration. Pas le même système immunitaire. Pas crédible. Et surtout, pas très rigoureux.

Enfin, il est à noter que nulle part dans l'article on ne soutient que la banane contient du TNF, qui, selon l'image, a l'habileté de combattre les cellules anormales. En fait, le facteur TNF est une protéine qu'emploi notre système immunitaire pour provoquer la mort des cellules anormales. Une version similaire de cette protéine se trouve aussi chez la souris, mais la banane n'en contient pas, car son système immunitaire est très différent du nôtre. Le facteur TNF est bien mentionné dans l'article, tout comme d'autres indicateurs d'activité du système immunitaire des souris étudiées, mais il est pourtant clair que ces facteurs proviennent de la souris, et apparaissent en réaction à l'injection d'extraits de bananes. En somme, l'auteur de l'image, qui a visiblement, tout comme moi, sauté à la conclusion que l'article était valide, ne l'a pas très bien lu, ou très bien compris, ou peut-être même les deux!

Ceci dit, je ne suis pas en train d'affirmer que les bananes ne peuvent pas avoir un effet bénéfique sur notre système immunitaire, ou même sur notre santé. Je souligne simplement que la source choisie ne permet pas, d'un point de vue scientifique, de soutenir la conclusion. L'effet bénéfique des fruits sur la santé est pourtant bien documenté dans la littérature scientifique. C'est ce qui fait que l'affirmation de l'image semble si plausible, au premier coup d'œil. C'est malheureusement une tendance lourde dans les annonces de découvertes scientifiques liées à la santé humaine. On voit trop souvent des titres accrocheurs qui mènent rapidement à une conclusion (tel ou tel produit est bon ou mauvais pour la santé) sans rapporter les nuances qui se trouvent dans l'article d'origine. L'effet pervers de cette tendance, c'est que le lecteur ne sais plus qui ou quoi croire, car tant d'affirmations se contredisent.

On peut d'ailleurs faire de belles comparaisons entre cet article et celui publié en septembre dernier par des scientifiques français et qui soutient que le mais génétiquement modifié de Monsanto augmenterais les incidences de cancer (http://www.nature.com/news/rat-study-sparks-gm-furore-1.11471). J'y reviendrai dans un autre billet, mais dans les deux cas, on trouve des articles avec des méthodologies douteuses publiés dans des journaux à faible facteur d'impact qui sont employés pour soutenir une conclusion tirée par les cheveux. Par contre, l'article sur les OGMs a suscité beaucoup de débat et de controverses sur le web, alors que l'image sur les bananes n'a pas créé grand vent. J'ai même l'impression d'être le seul à m'y être intéressé. Allez savoir pourquoi...

Sunday, February 5, 2012

Dénotation et connotation

Les  mots sont trop facilement employés pour induire en erreur l'auditoire. Un petit cours d'autodéfense intellectuelle* vous apprendra qu'il est commode de distinguer la dénotation (ce qui est désigné par le mot) de la connotation (l'aspect émotif que le mot suscite). Par exemple: maison, cabane, et villa sont autant de connotations qui désignent la même chose:  une demeure. Alors que le mot maison a une connotation neutre, villa et cabane affectent positivement ou négativement le sens du concept. On peut souvent en déduire beaucoup sur l'intention de l'auteur en portant attention à ces deux aspects dans son choix de mot.

Certaines structures du discours sont d'ailleurs souvent révélatrices en ce qui concerne l'intention de l'auteur à nous induire en erreur. Les erreurs de grammaire et d'orthographe sont toujours un mauvais signe quant à la légitimité d'un discours. Mieux encore, les "weasel words" sont des mots qui vident de sens les autres mots de l'énoncé. Les publicitaires les emploient fréquemment pour vendre leurs produits. Ils visent à faire miroiter une promesse précise qui s'avère vide de sens. Par exemple, on dira d'un produit non pas qu'il accomplisse une chose précise, mais bien plutôt qu'il "aide à" le faire, ou qu'il "améliore" la dite chose. Avec ces "weasel words", on se situe rapidement aux limites de la fausse représentation. Enfin, l'emploi d'un jargon scientifique hors de son contexte abonde en sa capacité à révéler les intentions trompeuses. Voici un pamphlet sur lequel je suis tombé par hasard, mais qui s'avère être un exemple patent de l'ensemble de l'œuvre.

Dans l'image suivante, vous trouverez en vert les erreurs de grammaire et d'orthographe, qui ne laissent pas leur place. Ensuite, en rouge, les quelques "weasel words" les plus évidents. Enfin, en bleu-orgone, vous trouverez une succulente suite de jargon scientifique employé hors-contexte qui en dit long sur la légitimité du concept.

L'orgone, pour ceux que ça intéresse, est un concept de pseudoscience proposé par Wilhelm Reich. Ce dernier est mort en prison, condamné pour avoir vendu des appareils bâtis selon ses théories. Il n'existe pas de preuve empirique crédible pour celles-ci.

Pour ceux qui préfèrent du visuel, jetez un coup d'œil à cette vidéo tout ce qu'il y a de plus crédible, qui vante les théories réprouvées de Reich.

*Petit cours d'autodéfense intellectuelle, de Normand Baillargeon, aux éditions Lux.

Monday, November 28, 2011

Mediums et voyants

Les petites annonces classées des journaux regorgent de réclames de toutes sortes provenant de personnages se prétendant medium ou voyant. À mon grand plaisir, j'ai découvert à la lecture de ces sections qu'on devrait classer la plupart de ces annonces sous la rubrique "divertissement" tant leurs affirmations sont loufoques. Alors qu'un réclame qu'il peut "annuler un divorce", cet autre soutient qu'il peut "guérir toutes les maladies inconnues",  un autre encore vous propose du "succès dans l'affaire" (sic!), celui là "prédit le futur et le présent", et il s'en trouve même un pour vous aider à obtenir votre permis de conduire (il doit certainement travailler à la SAAQ de l'au-delà). Dans la même annonce, un autre de ces hurluberlus propose son aide pour l'impuissance sexuelle, pour ensuite rajouter: "Résultat permanent et efficace". On espère qu'il ne parlait pas d'érection! Personnellement, j'éprouve une grande affection pour le Professeur Balamine, au titre autoproclamé de "Célébré medium de grande classe". Ouf!...

Malgré leur aspect cocasse, il faut bien faire le constat que si des gens se donnent la peine de payer pour placer ces annonces dans les journaux, c'est qu'ils en tirent un certain profit, ou du moins, qu'ils espèrent le faire. Même si on peut raisonnablement présumer que la plupart de ces annonces sont placées par des arnaqueurs ou des charlatans de tout acabit, ceux qui répondent à leurs annonces et paient pour leurs services le font de façon consentante. Personne ne les oblige à appeler. Ils sont donc les seuls à blâmer s'ils se font (dérober leur) avoir. Mais qui sont donc ceux qui appellent ou répondent à ces annonces? Et qu'est-ce qui les motive à le faire?

On peut trouver réponse à ces questions simplement en lisant et en analysant le contenu des annonces. Dans un pur élan cartésien, j'ai donc:
1) Compilé les annonces de la section "Ésotérisme" des journaux gratuits du métro sur un espace de plusieurs jours.
2) Numérisé et assemblé ces annonces dans un grand fichier image que voici:
3) Utilisé un logiciel de reconnaissance optique des caractères pour en extraire les mots (notez que les chiffres et les noms propres ont été retirés à ce stade).
4) Employé le moteur se trouvant sur le site web http://www.wordle.net pour générer un nuage de mots-clés à partir des mots obtenus. Ce nuage représente les 100 mots-clés qui sont les plus fréquents dans les annonces. Plus un mot apparaît fréquemment, plus son espace occupé dans le nuage est grand.
Visiblement, ceux qui contactent les mediums et voyants ont des "problèmes" (au pluriel, merci!). De façon étonnante, le désenvoûtement (la pratique vaudou qui consiste à enlever un mauvais sort) est un mot-clé essentiel. Il se retrouve d'ailleurs systématiquement dans presque toutes les annonces. Le retour de l'être aimé est aussi un thème récurant, tout comme la protection, la chance, l'amour et l'impuissance sexuelle. Les mots "résout" et "garanti" occupent aussi une place prépondérante dans le champ lexical ésotérique. Je vous laisse tirer vos propres conclusions de cet exercice.

Aussi, ce nuage de mot nous offre la possibilité d'un exercice intéressant. Je vous invite à composer, à l'aide de ces 100 mots-clés, et en vous inspirant des nombreuses annonces qui paraissent dans le montage, à créer votre propre annonce. Vous verrez, l'exercice est plus facile qu'il n'en parait. N'hésitez pas à partager vos créations en commentaire. Je vous en soumettrai une sous peu.

Tuesday, November 22, 2011

La prudence sans prétention

Dans mes cours de biologie, on m'a toujours enseigné que la digestion détruit les molécules organiques provenant de la nourriture en composés plus simples. C'est les cas pour les sucres, pour les graisses, pour les protéines, et aussi pour le contenu génétique (l'ADN, par exemple). Nous détruisons le bagage génétique des cellules que nous ingérons pour les réduire en molécules plus simples que nous employons ensuite pour construire nos propres gènes. Voici d'ailleurs un schéma tiré de mon livre d'anatomie et physiologie humaine qui illustre ce procédé (Ah! les bons souvenirs du CÉGEP...).


Ce processus a une heureuse conséquence: celle de détruire les gènes des organismes que nous ingérons pour ne pas que ceux-ci agissent sur nous. Déjà qu'il nous faut composer avec nos quelques 23 000 gènes, imaginez les conséquences si nous devions subir l'effet de gènes qui appartiennent à des espèces dont le fonctionnement génétique diverge grandement du nôtre. Si la sagesse des amérindiens nous enseigne qu'il est possible d'acquérir les traits d'un être vivant en mangeant sa chair, la science, elle, stipule qu'il en est tout autrement.

Vous comprendrez donc ma surprise lorsque j'ai appris récemment que des chercheurs avaient détecté des intrus végétaux dans le sang humain. Dans un long article publié dans la revue Cell Research, on apprends que des microARN de plantes circulent librement dans nos veines. Comme leur nom l'indique, les microARN sont de très petits (micro) nucléotides. Alors que l'ADN contient le code génétique qui assure les diverses fonctions dans la cellule, les microARN vont plutôt modifier l'expression et la fonction des gènes codés par l'ADN. En d'autre mots, ces petits bouts de code, longs en moyenne d'une vingtaine de nucléotides, s'accolent à leur gène-cible, comme une clé dans une serrure, et influencent ainsi la force de l'expression du gène, souvent en la diminuant. Il faut comprendre qu'un gène ne peut exercer sa fonction que s'il est exprimé en quantité suffisante. Malgré leur petite taille, on assumait que la digestion réservait aux microARN le même sort que l'ADN, et qu'ils ne passaient donc pas à travers la paroi de l'intestin pour se retrouver dans le sang.

De là mon étonnement: alors qu'on présumait que le contenu génétique de notre nourriture ne pouvait pas avoir d'autre fonction que de construire nos propres gènes, on constate la présence de nucléotides fonctionnels de plante dans notre sang et nos tissus. Une autre présomption scientifique qui rejoint tragiquement le rang des prétentions. Les chercheurs ont même été jusqu'à démontrer que ces microARN exerçaient une action sur nos gènes. En effet, un des microARN de riz détecté dans notre sang agirait directement sur le gène LDLRAP1 (low-density lipoprotein receptor adapter protein 1) en réduisant son efficacité. Outre avoir un nom à coucher dehors, ce gène remplit une fonction importante: celle de diminuer le volume de LDL (aussi connu sous le nom de "mauvais cholestérol"). Avec en tout 40 microARN de plante découverts dans le sang, les auteurs de l'article viennent d'établir pour la première fois que des gènes de plantes peuvent avoir une influence directe sur notre propre génétique.

Cette découverte pour le moins surprenante a de nombreuses répercussions. Évidemment, elle ouvre la voie vers de nouvelles thérapies employant des microARN pour cibler des gènes impliqués dans les maladies, ce que les auteurs ne manquent pas de souligner dans l'article. Mais l'idée que les plantes puissent influencer ainsi nos gènes apporte un tout nouveau regard dans le débat sur les organismes génétiquement modifiés (OGMs). Une bonne partie de la communauté scientifique a toujours exprimé son scepticisme à l'idée que les modifications génétiques effectuées sur les plantes puissent avoir une incidence sur notre santé. Aucun mécanisme crédible pouvant expliquer un tel effet ne pouvais être conçu puisqu'on assumait que la digestion se chargeait de détruire le contenu génétique (modifié ou non) des plantes. Voilà donc une découverte qui change la donne. La présence de microARN de plantes dans le sang humain va certainement faire soulever quelques sourcils parmi la communauté scientifique qui s'intéresse à la question. Il faut faire attention: je ne suis pas en train de cautionner l'idée que les OGMs vont nécessairement nuire à notre santé si on modifie leur équilibre génétique. Je dis seulement que ce nouvel aspect devra dorénavant être sérieusement considéré lorsque nous étudierons l'impact des OGMs sur notre santé. Plus que tout, cette constatation devrait nous appeler à d'autant plus de prudence. Qui sait quelle autre prétention nous a jusqu'ici échappée? Qui sait quelles conséquences peuvent découler de notre ignorance à cet égard?

Thursday, October 20, 2011

La causalité

En science, la causalité est capitale. C'est souvent en distinguant la cause de sa conséquence qu'on parviens à se construire un modèle de la réalité. Encore faut-il parvenir à cette distinction sans inverser cause et effet. Le philosophe écossais David Hume avais bien compris son importance, car il en a amplement discuté, au point d'être aujourd'hui perçu comme le père de la conception moderne de la causalité.

Dans son livre Treatise of Human Nature, Hume explique: "A cause is an object precedent and contiguous to another, and so united with it, that the idea of the one determines the mind to form the idea of the other, and the impression of the one to form a more lively idea of the other" En somme, pour Hume, la causalité ne se trouve pas dans les objets en soi, comme certains le pensaient à son époque, mais bien plutôt dans l'esprit de celui qui s'en fait une idée. En ce point, Hume rejoint les plus récentes études en neuropsychologie qui tendent à souligner à quel point notre cerveau a tendance à s'imaginer des causes aux conséquences de notre monde (je vous rappelle que Hume a écris ces mots prophétiques en 1740!). Ainsi donc, si la causalité ne se trouve pas objectivement dans les choses qui nous entourent, mais bien plutôt dans notre esprit, elle est sujet à cette grande caractéristique de notre pensée: sa capacité à se tromper.

Il n'est donc pas surprenant de trouver de mauvais liens de causalité en science (puisque la science se veut aussi irrémédiablement humaine que faillible). Prenons par exemple cette dépêche:



Ici, on propose que la réduction des risques de dépression (la conséquence) aurait pour cause la consommation de café quotidienne. Alors, vous vous précipitez vers votre cafetière pour le salut de votre santé mentale? Pas moi! D'abord, parce que je ne suis pas une femme, mais surtout parce que la corrélation (on constate une diminution des risques en fonction de l'augmentation de la consommation de café) n'est pas considérée comme une preuve en science. Même si la corrélation est souvent un indice important, il faut aussi démontrer un lien, un mécanisme, expliquant pourquoi la cause provoque la conséquence. Par exemple, le fait que le tabagisme augmente les risques de cancer n'est pas une preuve en soi de son effet cancérigène. Ce n'est que lorsqu'on a expliqué, par des expériences contrôlées, COMMENT la fumée de tabac et ses radicaux libres provoquaient des mutations au niveau de l'ADN qui menaient à des cancers qu'on a pu parler d'un véritable lien de cause à effet.

Dans l'article ci-haut, ce "comment" est notablement absent. Pour que cette étude soit crédible, il faudrait expliquer comment la caféine agit sur le système nerveux pour diminuer les risques de dépression. Sinon, on peut s'imaginer toutes sortes de causes pour expliquer les chiffres obtenus (qui sont, à 50 739 femmes, statistiquement importants, il faut le souligner). On peut même concevoir qu'on ait ici inversé cause et effet. En effet (haha!), un lien entre le sommeil et la dépression a lui aussi été constaté. Il est vraisemblable que les femmes qui dorment moins consomment plus de café. On peut donc supposer que l'effet sur la dépression constaté dans l'étude a plus à voir avec les habitudes de sommeil des femmes qu'avec leur consommation de café. Je vous l'accorde, ce lien est tiré par les cheveux, mais il sert à illustrer mon point: la cause choisie pour expliquer une conséquence n'est pas toujours la cause directe.

D'ailleurs, je ne suis pas le seul à le penser. Les chercheurs eux-mêmes ne sautent pas aux conclusions. Il suffit de lire la dernière phrase du résumé de leur article: " Further investigations are needed to confirm this finding and to determine whether usual caffeinated coffee consumption can contribute to depression prevention." Bref, ne vous jetez pas sur votre cafetière tout de suite! Si la science derrière cet article est valide et nuancée, on ne peut pas en dire autant de la dépêche. Comment peut-on commencer un article en stipulant que la consommation de café réduit les risques de dépression, pour ensuite conclure que les travaux ne font que "suggérer la possibilité de l'existence d'un tel effet protecteur"? Il me semble évident que le rédacteur de l'article préférait capitaliser sur le sensationnel de l'annonce plutôt que d'en nuancer les conclusions. Cette course au sensationnel en journalisme scientifique a un effet pervers sur la crédibilité de la science auprès de la population. Combien de fois a-t-on vu un article annoncer l'effet protecteur ou dangereux de tel ou tel aliment? À force de crier au loup, plus personne n'y croit.

Saturday, October 15, 2011

La vérité

De toutes les prétentions scientifiques, la vérité en est une des plus fondamentales, mais aussi une des plus pernicieuse. Elle est fondamentale en ce sens qu'elle est le but visé et recherché par la science. Elle est pernicieuse en ce sens qu'elle est une des premières à être usurpée pour soutenir ce qui s'avère être faux, ou inexact.

On doit en grande partie au logicien et mathématicien polonais Alfred Tarski la conception moderne de la vérité, qui se voit comme une (juste) correspondance entre une proposition et ce qu'elle définit dans le monde. Par exemple, la proposition "Il pleut" est vraie s'il pleut, et fausse s'il ne pleut pas. La force de l'argument de Tarski n'est pas dans cette évidence (je suis sûr que je n'ai pas ébranlé votre conception de la vérité avec cet exemple), mais plutôt dans l'identification du langage formel utilisé pour parler de la vérité. Tarski encadre en fait la vérité dans un métalangage (soutenu par la logique et les mathématiques) qui ne doit pas être confondu avec le langage naturel que nous employons tous les jours. Les vérités en science doivent donc prendre une forme logique ou mathématique pour être des vérités objectives.

Si la finalité de la science est la recherche de vérités objectives à propos de notre monde (des correspondances logiques et mathématiques entre ses théories et la réalité), il faut ajouter qu'elle n'a pas la prétention d'atteindre ce noble but. Pour reprendre les mots de Popper dans Conjectures and Refutations: "...is there any danger that the advance of science will come to an end because science has completed its task (NDB: celle d'atteindre LA vérité absolue de notre monde)? I hardly think so, thanks to the infinity of our ignorance." Même si elle aspire à la vérité absolue, la science doit se contenter de vérités objectives provisoires, qui sont continuellement remises en question et corrigées en fonction des nouvelles découvertes. Pour Popper, la science apprends continuellement de ses erreurs, ce qui implique que son progrès se fait à tâtons. En conséquence, si jamais la science en venait à découvrir une vérité absolue de notre monde, nous ne serions même pas en position de le savoir avec certitude!

Popper va comparer la vérité absolue à une série de sommets de montagne dans les nuages. Dans ce scénario, non seulement l'alpiniste aura toutes les misères du monde à grimper vers le sommet, mais en plus, il ne sera jamais certain d'avoir atteint le plus haut sommet, puisque les nuages le dissimulent. Pour compléter la métaphore, il ajoute: "The very idea of error or of doubt [...] implies the idea of an objective truth which we may fail to reach." Si la science ne peut prétendre avoir atteint une vérité objective avec certitude, que doit-on penser de ceux qui soutiennent la détenir? C'est une des premières leçons à retenir propre au jugement critique: méfiez-vous de ceux qui prétendent à la vérité.

Prenons par exemple cette annonce classée, publiée dans un journal dont je tairai le nom:
Elle regorge de prétentions toutes plus loufoques les unes que les autres. "100% garanti", mais on ne sais pas ce qui est garanti - ni comment on peut se prévaloir de cette garantie d'ailleurs. "Aucune marge d'erreur", que dire! Mais surtout: "Je suis le VRAI SHAMAN, le GOUROU". Si on doit se méfier de ceux qui prétendent à la vérité, il faut d'autant plus se méfier de ceux qui y prétendent en lettres majuscules. En portant le manteau de la vérité, certains vont chercher à se procurer une aura de crédibilité qui ne sert qu'à masquer le faux qui se trouve en dessous. Pourtant, on sait bien que l'habit ne fait pas le shaman.

Monday, October 3, 2011

Une introduction...

Comment peut-on démarquer ce qui est scientifique de ce qui n'en est qu'une prétention? Peut-on vraiment expliciter une limite entre science et pseudoscience, ou encore entre science et métaphysique? La question me fascine, et comme pour beaucoup de questions philosophiques, la réponse se veut plus difficile à formuler qu'il n'en paraît.

Parmi les penseurs qui ont tenté une réponse, Thomas Kuhn, un historien des sciences américain, nous propose une explication des plus limpide. Pour lui, la science se définirais comme l'ensemble des paradigmes (soit des vérités provisoires) acceptés par la communauté scientifique et qui évoluent au rythme des révolutions scientifiques. Dans son essai "The Structure of Scientific Revolutions", il mentionne en conclusion: "To a very great extent the term 'science' is reserved for fields that do progress in obvious ways. Nowhere does this show more clearly than in the recurrent debates about whether one or another of the contemporary social sciences is really a science." Autrement dit, même les scientifiques ne s'entendent pas entre eux sur ce qu'on peut justement appeler science. Limpide, je disais...

Avant Kuhn, Karl Popper -pardon, SIR Karl Popper-, philosophe des sciences, a réussi à tracer une ligne de démarcation plus incisive. Contrairement à de nombreux penseurs de son époque, qui définissaient la science par sa méthode et sa capacité à cumuler les observations (selon le principe de l'induction), Popper nous explique qu'il ne suffit pas de démontrer qu'une théorie est vérifiée, ou vraie, suite à des observations accumulées, pour qu'elle soit à juste titre scientifique. Par exemple, on ne peut soutenir que parce que le soleil se lève à chaque matin, il va nécessairement se comporter ainsi à tout jamais. Popper maintient plutôt que c'est la capacité à une théorie d'être falsifiable par l'expérience (falsification empirique) qui fait de cette théorie une science. Popper définit donc la science comme l'ensemble des théories falsifiables que personne n'est encore parvenu à falsifier. Dans ses propres mots: "But I shall certainly admit a system as empirical or scientific only if it is capable of being tested by experience. These considerations suggest that not the verifiability but the falsifiability of a system is to be taken as a criterion of demarcation. In other words: I shall not require of a scientific system that it shall be capable of being singled out, once and for all, in a positive sense; but I shall require that its logical form shall be such that it can be singled out, by means of empirical tests, in a negative sense: it must be possible for an empirical scientific system to be refuted by experience." D'ailleurs, pour en revenir au levé du soleil, il suffit de se rendre dans les régions polaires pour constater qu'effectivement, le soleil ne se lève pas à chaque matin. Falsifiable et falsifié!

Malgré tout son côté incisif, la réponse de Popper demeure incomplète. Aussi belle et séduisante soit-elle, on peut lui trouver des exceptions. Par exemple, la théorie soutenant l'existence des trous noirs est largement acceptée comme faisant partie des théories scientifiques. Pourtant, je ne connais personne qui soit parvenu à vérifier ou réfuter leur existence via l'expérience, et je ne le souhaite à personne d'ailleurs!

La liste des penseurs qui se sont attaqués à la question de la démarcation est longue. Je pense ici à Kant, qui a cherché à justifier les prétentions et les limites de notre raison, et donc à délimiter ce qui est science de ce qui est métaphysique. Ou encore à Hume, qui s'est aussi attaqué à l'induction et à la causalité. Même Aristote a discuté de la question (mais y en a-t-il une qu'il n'ait pas abordée?).

Bref, malgré le fait que tant de grands penseurs se soient attaqués à la question, il n'y a toujours pas de réponse définitive à celle-ci.  Le flou qui en découle pose problème. En effet, alors que la science profite d'une relativement bonne crédibilité dans l'esprit de la population, certains profitent de l'ambigüité de la démarcation pour faire porter le chapeau de la science à des choses qui n'en sont pas. Le seul rempart contre ces imposteurs? Comme toujours, le bon jugement critique s'impose. D'ailleurs, saviez-vous que 69% de la population ne sais pas faire la différence entre ce qui est scientifique et ce qui ne l'est pas, et 81% des statistiques citées sur les blogues sont fausses?

Ce blogue n'a aucunement la prétention d'apporter une réponse définitive à la question pour autant. Plutôt que de naviguer dans les universels, je souhaite plutôt m'attarder au particulier. À travers les exemples que je vous soumettrai, je souhaite illustrer à quel point il peut s'avérer ardu de distinguer science, non-science, pseudoscience, métaphysique, religion et philosophie. Bonne lecture!