L'image
ci-haut circule librement sur les réseaux sociaux. Mais comment savoir si son affirmation
est crédible ou si elle n'est que prétention? J'ai découvert à mes dépends que
de répondre à cette question n'est pas toujours une mince affaire, et qu'il
faut surtout éviter de sauter aux conclusions.
D'abord,
pour les initiés, certains mots-clés sont souvent révélateurs. Dès la première
ligne, l'affirmation "latest Japanese Scientific Research" est venue
titiller mes instincts sceptiques. Habituellement, lorsque les sources sont
crédibles, l'auteur se donne la peine de les citer adéquatement.
Dans une
telle situation, j'ai toujours tendance à vérifier sur les sites qui rapportent
les canulars. Même si ces sources sont à consulter avec prudence, plus souvent
qu'autrement, le travail critique a déjà été complété et documenté, ce qui nous
simplifie grandement la tâche. Qui a dit que les sceptiques n'avaient pas le
droit d'être paresseux? Par contre, dans le cas présent, une recherche rapide
sur le web vous permettra de constater que dans certains cas, ces sites semblent
corroborer l'affirmation, alors que pour d'autres, c'est tout le contraire. Je conçois
sans problème que la plupart d'entre vous s'arrêteraient ici dans leur démarche
critique, et rangeraient rapidement cette affirmation parmi les innombrables
autres questions sans réponse. Et c'est sans compter ceux qui auront simplement
assumé que l'affirmation est vraie, sans même se poser la question (et
avouons-le, ils sont légion!).
Pourtant,
une façon toute simple nous permet de départager la question: accéder à la
source. Dans le cas présent, une recherche rapide sur le web pointe
effectivement vers un article scientifique publié dans la revue Food Science and Technology Research en
2009. On repassera pour le "latest scientific research", car dans le
domaine, quatre ans, c'est une éternité. Sinon, ce sont bien des scientifiques
japonais qui ont publié l'article, et une lecture rapide du résumé nous
apprends que ces chercheurs concluent effectivement que la consommation de
bananes vient activer certains marqueurs biologiques associés au système
immunitaire, et que l'effet est plus présent lorsque les bananes sont mûres. C'est
à ce moment précis que ma paresse intellectuelle a pris le dessus sur mon côté
sceptique, et je bondis à la conclusion que l'affirmation avait une base
crédible. Après tout, si c'est publié dans un journal scientifique, ça doit
être vrai, non?
Heureusement
pour moi, le temps a souvent raison de ma paresse, surtout lorsque ma curiosité
s'en mêle. Le lendemain, curieux d'en savoir plus sur ces vertueuses bananes,
je me dirige vers le moteur de recherche d'articles scientifiques par
excellence: Pubmed. Or, surprise, l'article ne s'y trouve pas répertorié. En
fait, je découvre rapidement que la revue Food
Science and Technology Research n'a pas un très gros facteur d'impact.
Autrement dit, les articles qui y sont publiés sont rarement cités par d'autres
chercheurs, ce qui en dit long sur la qualité de ses publications. D'ailleurs,
un peu de recherche dans la littérature scientifique nous apprends que cet
article, publié il y a quatre ans, n'est cité par aucun autre article
scientifique. En somme, soit personne n'a tenté de reproduire les résultats,
soit personne n'y est parvenu. D'une façon comme d'une autre, c'est de mauvaise
augure pour la crédibilité des affirmation des chercheurs japonais, le principe
de confirmation des résultats par les pairs étant un élément essentiel en
science.
Ensuite,
seconde surprise: alors qu'on pourrais raisonnablement assumer que les
conclusions de l'article devraient être soutenues par des expériences d'administration
orales de bananes réalisées sur des humains, une petite visite de la section
Matériel et méthodes de l'article nous apprends que les expériences ont été
faites sur... des souris! Et qui plus est, les souris n'ont pas été nourries
avec des bananes mûres, mais on a plutôt injecté un extrait de bananes mûres
dans la cavité abdominale (et non pas dans le tube digestif) des souris, une
méthode normalement employée pour administrer des médicaments. Même si la
souris est un bon modèle pour étudier certains phénomènes biologiques, on ne
peut pas extrapoler les résultats chez l'homme, pas sans le tester aussi sur
des cellules humaines, à tout le moins. Bref, est bien sot celui qui croirait
que l'injection d'un extrait de bananes chez la souris permette de tirer
quelque conclusion que ce soit quant à l'effet de la consommation de bananes par
l'être humain sur son système immunitaire. Pas le même organisme. Pas la même
méthode d'administration. Pas le même système immunitaire. Pas crédible. Et
surtout, pas très rigoureux.
Enfin, il
est à noter que nulle part dans l'article on ne soutient que la banane contient
du TNF, qui, selon l'image, a l'habileté de combattre les cellules anormales.
En fait, le facteur TNF est une protéine qu'emploi notre système immunitaire
pour provoquer la mort des cellules anormales. Une version similaire de cette
protéine se trouve aussi chez la souris, mais la banane n'en contient pas, car
son système immunitaire est très différent du nôtre. Le facteur TNF est bien
mentionné dans l'article, tout comme d'autres indicateurs d'activité du système
immunitaire des souris étudiées, mais il est pourtant clair que ces facteurs
proviennent de la souris, et apparaissent en réaction à l'injection d'extraits
de bananes. En somme, l'auteur de l'image, qui a visiblement, tout comme moi,
sauté à la conclusion que l'article était valide, ne l'a pas très bien lu, ou
très bien compris, ou peut-être même les deux!
Ceci dit,
je ne suis pas en train d'affirmer que les bananes ne peuvent pas avoir un
effet bénéfique sur notre système immunitaire, ou même sur notre santé. Je
souligne simplement que la source choisie ne permet pas, d'un point de vue
scientifique, de soutenir la conclusion. L'effet bénéfique des fruits sur la
santé est pourtant bien documenté dans la littérature scientifique. C'est ce
qui fait que l'affirmation de l'image semble si plausible, au premier coup d'œil.
C'est malheureusement une tendance lourde dans les annonces de découvertes
scientifiques liées à la santé humaine. On voit trop souvent des titres
accrocheurs qui mènent rapidement à une conclusion (tel ou tel produit est bon
ou mauvais pour la santé) sans rapporter les nuances qui se trouvent dans l'article
d'origine. L'effet pervers de cette tendance, c'est que le lecteur ne sais plus
qui ou quoi croire, car tant d'affirmations se contredisent.
On peut
d'ailleurs faire de belles comparaisons entre cet article et celui publié en
septembre dernier par des scientifiques français et qui soutient que le mais
génétiquement modifié de Monsanto augmenterais les incidences de cancer (http://www.nature.com/news/rat-study-sparks-gm-furore-1.11471).
J'y reviendrai dans un autre billet, mais dans les deux cas, on trouve des
articles avec des méthodologies douteuses publiés dans des journaux à faible
facteur d'impact qui sont employés pour soutenir une conclusion tirée par les
cheveux. Par contre, l'article sur les OGMs a suscité beaucoup de débat et de
controverses sur le web, alors que l'image sur les bananes n'a pas créé grand
vent. J'ai même l'impression d'être le seul à m'y être intéressé. Allez savoir
pourquoi...






