Thursday, October 20, 2011

La causalité

En science, la causalité est capitale. C'est souvent en distinguant la cause de sa conséquence qu'on parviens à se construire un modèle de la réalité. Encore faut-il parvenir à cette distinction sans inverser cause et effet. Le philosophe écossais David Hume avais bien compris son importance, car il en a amplement discuté, au point d'être aujourd'hui perçu comme le père de la conception moderne de la causalité.

Dans son livre Treatise of Human Nature, Hume explique: "A cause is an object precedent and contiguous to another, and so united with it, that the idea of the one determines the mind to form the idea of the other, and the impression of the one to form a more lively idea of the other" En somme, pour Hume, la causalité ne se trouve pas dans les objets en soi, comme certains le pensaient à son époque, mais bien plutôt dans l'esprit de celui qui s'en fait une idée. En ce point, Hume rejoint les plus récentes études en neuropsychologie qui tendent à souligner à quel point notre cerveau a tendance à s'imaginer des causes aux conséquences de notre monde (je vous rappelle que Hume a écris ces mots prophétiques en 1740!). Ainsi donc, si la causalité ne se trouve pas objectivement dans les choses qui nous entourent, mais bien plutôt dans notre esprit, elle est sujet à cette grande caractéristique de notre pensée: sa capacité à se tromper.

Il n'est donc pas surprenant de trouver de mauvais liens de causalité en science (puisque la science se veut aussi irrémédiablement humaine que faillible). Prenons par exemple cette dépêche:



Ici, on propose que la réduction des risques de dépression (la conséquence) aurait pour cause la consommation de café quotidienne. Alors, vous vous précipitez vers votre cafetière pour le salut de votre santé mentale? Pas moi! D'abord, parce que je ne suis pas une femme, mais surtout parce que la corrélation (on constate une diminution des risques en fonction de l'augmentation de la consommation de café) n'est pas considérée comme une preuve en science. Même si la corrélation est souvent un indice important, il faut aussi démontrer un lien, un mécanisme, expliquant pourquoi la cause provoque la conséquence. Par exemple, le fait que le tabagisme augmente les risques de cancer n'est pas une preuve en soi de son effet cancérigène. Ce n'est que lorsqu'on a expliqué, par des expériences contrôlées, COMMENT la fumée de tabac et ses radicaux libres provoquaient des mutations au niveau de l'ADN qui menaient à des cancers qu'on a pu parler d'un véritable lien de cause à effet.

Dans l'article ci-haut, ce "comment" est notablement absent. Pour que cette étude soit crédible, il faudrait expliquer comment la caféine agit sur le système nerveux pour diminuer les risques de dépression. Sinon, on peut s'imaginer toutes sortes de causes pour expliquer les chiffres obtenus (qui sont, à 50 739 femmes, statistiquement importants, il faut le souligner). On peut même concevoir qu'on ait ici inversé cause et effet. En effet (haha!), un lien entre le sommeil et la dépression a lui aussi été constaté. Il est vraisemblable que les femmes qui dorment moins consomment plus de café. On peut donc supposer que l'effet sur la dépression constaté dans l'étude a plus à voir avec les habitudes de sommeil des femmes qu'avec leur consommation de café. Je vous l'accorde, ce lien est tiré par les cheveux, mais il sert à illustrer mon point: la cause choisie pour expliquer une conséquence n'est pas toujours la cause directe.

D'ailleurs, je ne suis pas le seul à le penser. Les chercheurs eux-mêmes ne sautent pas aux conclusions. Il suffit de lire la dernière phrase du résumé de leur article: " Further investigations are needed to confirm this finding and to determine whether usual caffeinated coffee consumption can contribute to depression prevention." Bref, ne vous jetez pas sur votre cafetière tout de suite! Si la science derrière cet article est valide et nuancée, on ne peut pas en dire autant de la dépêche. Comment peut-on commencer un article en stipulant que la consommation de café réduit les risques de dépression, pour ensuite conclure que les travaux ne font que "suggérer la possibilité de l'existence d'un tel effet protecteur"? Il me semble évident que le rédacteur de l'article préférait capitaliser sur le sensationnel de l'annonce plutôt que d'en nuancer les conclusions. Cette course au sensationnel en journalisme scientifique a un effet pervers sur la crédibilité de la science auprès de la population. Combien de fois a-t-on vu un article annoncer l'effet protecteur ou dangereux de tel ou tel aliment? À force de crier au loup, plus personne n'y croit.

Saturday, October 15, 2011

La vérité

De toutes les prétentions scientifiques, la vérité en est une des plus fondamentales, mais aussi une des plus pernicieuse. Elle est fondamentale en ce sens qu'elle est le but visé et recherché par la science. Elle est pernicieuse en ce sens qu'elle est une des premières à être usurpée pour soutenir ce qui s'avère être faux, ou inexact.

On doit en grande partie au logicien et mathématicien polonais Alfred Tarski la conception moderne de la vérité, qui se voit comme une (juste) correspondance entre une proposition et ce qu'elle définit dans le monde. Par exemple, la proposition "Il pleut" est vraie s'il pleut, et fausse s'il ne pleut pas. La force de l'argument de Tarski n'est pas dans cette évidence (je suis sûr que je n'ai pas ébranlé votre conception de la vérité avec cet exemple), mais plutôt dans l'identification du langage formel utilisé pour parler de la vérité. Tarski encadre en fait la vérité dans un métalangage (soutenu par la logique et les mathématiques) qui ne doit pas être confondu avec le langage naturel que nous employons tous les jours. Les vérités en science doivent donc prendre une forme logique ou mathématique pour être des vérités objectives.

Si la finalité de la science est la recherche de vérités objectives à propos de notre monde (des correspondances logiques et mathématiques entre ses théories et la réalité), il faut ajouter qu'elle n'a pas la prétention d'atteindre ce noble but. Pour reprendre les mots de Popper dans Conjectures and Refutations: "...is there any danger that the advance of science will come to an end because science has completed its task (NDB: celle d'atteindre LA vérité absolue de notre monde)? I hardly think so, thanks to the infinity of our ignorance." Même si elle aspire à la vérité absolue, la science doit se contenter de vérités objectives provisoires, qui sont continuellement remises en question et corrigées en fonction des nouvelles découvertes. Pour Popper, la science apprends continuellement de ses erreurs, ce qui implique que son progrès se fait à tâtons. En conséquence, si jamais la science en venait à découvrir une vérité absolue de notre monde, nous ne serions même pas en position de le savoir avec certitude!

Popper va comparer la vérité absolue à une série de sommets de montagne dans les nuages. Dans ce scénario, non seulement l'alpiniste aura toutes les misères du monde à grimper vers le sommet, mais en plus, il ne sera jamais certain d'avoir atteint le plus haut sommet, puisque les nuages le dissimulent. Pour compléter la métaphore, il ajoute: "The very idea of error or of doubt [...] implies the idea of an objective truth which we may fail to reach." Si la science ne peut prétendre avoir atteint une vérité objective avec certitude, que doit-on penser de ceux qui soutiennent la détenir? C'est une des premières leçons à retenir propre au jugement critique: méfiez-vous de ceux qui prétendent à la vérité.

Prenons par exemple cette annonce classée, publiée dans un journal dont je tairai le nom:
Elle regorge de prétentions toutes plus loufoques les unes que les autres. "100% garanti", mais on ne sais pas ce qui est garanti - ni comment on peut se prévaloir de cette garantie d'ailleurs. "Aucune marge d'erreur", que dire! Mais surtout: "Je suis le VRAI SHAMAN, le GOUROU". Si on doit se méfier de ceux qui prétendent à la vérité, il faut d'autant plus se méfier de ceux qui y prétendent en lettres majuscules. En portant le manteau de la vérité, certains vont chercher à se procurer une aura de crédibilité qui ne sert qu'à masquer le faux qui se trouve en dessous. Pourtant, on sait bien que l'habit ne fait pas le shaman.

Monday, October 3, 2011

Une introduction...

Comment peut-on démarquer ce qui est scientifique de ce qui n'en est qu'une prétention? Peut-on vraiment expliciter une limite entre science et pseudoscience, ou encore entre science et métaphysique? La question me fascine, et comme pour beaucoup de questions philosophiques, la réponse se veut plus difficile à formuler qu'il n'en paraît.

Parmi les penseurs qui ont tenté une réponse, Thomas Kuhn, un historien des sciences américain, nous propose une explication des plus limpide. Pour lui, la science se définirais comme l'ensemble des paradigmes (soit des vérités provisoires) acceptés par la communauté scientifique et qui évoluent au rythme des révolutions scientifiques. Dans son essai "The Structure of Scientific Revolutions", il mentionne en conclusion: "To a very great extent the term 'science' is reserved for fields that do progress in obvious ways. Nowhere does this show more clearly than in the recurrent debates about whether one or another of the contemporary social sciences is really a science." Autrement dit, même les scientifiques ne s'entendent pas entre eux sur ce qu'on peut justement appeler science. Limpide, je disais...

Avant Kuhn, Karl Popper -pardon, SIR Karl Popper-, philosophe des sciences, a réussi à tracer une ligne de démarcation plus incisive. Contrairement à de nombreux penseurs de son époque, qui définissaient la science par sa méthode et sa capacité à cumuler les observations (selon le principe de l'induction), Popper nous explique qu'il ne suffit pas de démontrer qu'une théorie est vérifiée, ou vraie, suite à des observations accumulées, pour qu'elle soit à juste titre scientifique. Par exemple, on ne peut soutenir que parce que le soleil se lève à chaque matin, il va nécessairement se comporter ainsi à tout jamais. Popper maintient plutôt que c'est la capacité à une théorie d'être falsifiable par l'expérience (falsification empirique) qui fait de cette théorie une science. Popper définit donc la science comme l'ensemble des théories falsifiables que personne n'est encore parvenu à falsifier. Dans ses propres mots: "But I shall certainly admit a system as empirical or scientific only if it is capable of being tested by experience. These considerations suggest that not the verifiability but the falsifiability of a system is to be taken as a criterion of demarcation. In other words: I shall not require of a scientific system that it shall be capable of being singled out, once and for all, in a positive sense; but I shall require that its logical form shall be such that it can be singled out, by means of empirical tests, in a negative sense: it must be possible for an empirical scientific system to be refuted by experience." D'ailleurs, pour en revenir au levé du soleil, il suffit de se rendre dans les régions polaires pour constater qu'effectivement, le soleil ne se lève pas à chaque matin. Falsifiable et falsifié!

Malgré tout son côté incisif, la réponse de Popper demeure incomplète. Aussi belle et séduisante soit-elle, on peut lui trouver des exceptions. Par exemple, la théorie soutenant l'existence des trous noirs est largement acceptée comme faisant partie des théories scientifiques. Pourtant, je ne connais personne qui soit parvenu à vérifier ou réfuter leur existence via l'expérience, et je ne le souhaite à personne d'ailleurs!

La liste des penseurs qui se sont attaqués à la question de la démarcation est longue. Je pense ici à Kant, qui a cherché à justifier les prétentions et les limites de notre raison, et donc à délimiter ce qui est science de ce qui est métaphysique. Ou encore à Hume, qui s'est aussi attaqué à l'induction et à la causalité. Même Aristote a discuté de la question (mais y en a-t-il une qu'il n'ait pas abordée?).

Bref, malgré le fait que tant de grands penseurs se soient attaqués à la question, il n'y a toujours pas de réponse définitive à celle-ci.  Le flou qui en découle pose problème. En effet, alors que la science profite d'une relativement bonne crédibilité dans l'esprit de la population, certains profitent de l'ambigüité de la démarcation pour faire porter le chapeau de la science à des choses qui n'en sont pas. Le seul rempart contre ces imposteurs? Comme toujours, le bon jugement critique s'impose. D'ailleurs, saviez-vous que 69% de la population ne sais pas faire la différence entre ce qui est scientifique et ce qui ne l'est pas, et 81% des statistiques citées sur les blogues sont fausses?

Ce blogue n'a aucunement la prétention d'apporter une réponse définitive à la question pour autant. Plutôt que de naviguer dans les universels, je souhaite plutôt m'attarder au particulier. À travers les exemples que je vous soumettrai, je souhaite illustrer à quel point il peut s'avérer ardu de distinguer science, non-science, pseudoscience, métaphysique, religion et philosophie. Bonne lecture!