Dans mes cours de biologie, on m'a toujours enseigné que la digestion détruit les molécules organiques provenant de la nourriture en composés plus simples. C'est les cas pour les sucres, pour les graisses, pour les protéines, et aussi pour le contenu génétique (l'ADN, par exemple). Nous détruisons le bagage génétique des cellules que nous ingérons pour les réduire en molécules plus simples que nous employons ensuite pour construire nos propres gènes. Voici d'ailleurs un schéma tiré de mon livre d'anatomie et physiologie humaine qui illustre ce procédé (Ah! les bons souvenirs du CÉGEP...).
Ce processus a une heureuse conséquence: celle de détruire les gènes des organismes que nous ingérons pour ne pas que ceux-ci agissent sur nous. Déjà qu'il nous faut composer avec nos quelques 23 000 gènes, imaginez les conséquences si nous devions subir l'effet de gènes qui appartiennent à des espèces dont le fonctionnement génétique diverge grandement du nôtre. Si la sagesse des amérindiens nous enseigne qu'il est possible d'acquérir les traits d'un être vivant en mangeant sa chair, la science, elle, stipule qu'il en est tout autrement.
Vous comprendrez donc ma surprise lorsque j'ai appris récemment que des chercheurs avaient détecté des intrus végétaux dans le sang humain. Dans un long article publié dans la revue Cell Research, on apprends que des microARN de plantes circulent librement dans nos veines. Comme leur nom l'indique, les microARN sont de très petits (micro) nucléotides. Alors que l'ADN contient le code génétique qui assure les diverses fonctions dans la cellule, les microARN vont plutôt modifier l'expression et la fonction des gènes codés par l'ADN. En d'autre mots, ces petits bouts de code, longs en moyenne d'une vingtaine de nucléotides, s'accolent à leur gène-cible, comme une clé dans une serrure, et influencent ainsi la force de l'expression du gène, souvent en la diminuant. Il faut comprendre qu'un gène ne peut exercer sa fonction que s'il est exprimé en quantité suffisante. Malgré leur petite taille, on assumait que la digestion réservait aux microARN le même sort que l'ADN, et qu'ils ne passaient donc pas à travers la paroi de l'intestin pour se retrouver dans le sang.
De là mon étonnement: alors qu'on présumait que le contenu génétique de notre nourriture ne pouvait pas avoir d'autre fonction que de construire nos propres gènes, on constate la présence de nucléotides fonctionnels de plante dans notre sang et nos tissus. Une autre présomption scientifique qui rejoint tragiquement le rang des prétentions. Les chercheurs ont même été jusqu'à démontrer que ces microARN exerçaient une action sur nos gènes. En effet, un des microARN de riz détecté dans notre sang agirait directement sur le gène LDLRAP1 (low-density lipoprotein receptor adapter protein 1) en réduisant son efficacité. Outre avoir un nom à coucher dehors, ce gène remplit une fonction importante: celle de diminuer le volume de LDL (aussi connu sous le nom de "mauvais cholestérol"). Avec en tout 40 microARN de plante découverts dans le sang, les auteurs de l'article viennent d'établir pour la première fois que des gènes de plantes peuvent avoir une influence directe sur notre propre génétique.
Cette découverte pour le moins surprenante a de nombreuses répercussions. Évidemment, elle ouvre la voie vers de nouvelles thérapies employant des microARN pour cibler des gènes impliqués dans les maladies, ce que les auteurs ne manquent pas de souligner dans l'article. Mais l'idée que les plantes puissent influencer ainsi nos gènes apporte un tout nouveau regard dans le débat sur les organismes génétiquement modifiés (OGMs). Une bonne partie de la communauté scientifique a toujours exprimé son scepticisme à l'idée que les modifications génétiques effectuées sur les plantes puissent avoir une incidence sur notre santé. Aucun mécanisme crédible pouvant expliquer un tel effet ne pouvais être conçu puisqu'on assumait que la digestion se chargeait de détruire le contenu génétique (modifié ou non) des plantes. Voilà donc une découverte qui change la donne. La présence de microARN de plantes dans le sang humain va certainement faire soulever quelques sourcils parmi la communauté scientifique qui s'intéresse à la question. Il faut faire attention: je ne suis pas en train de cautionner l'idée que les OGMs vont nécessairement nuire à notre santé si on modifie leur équilibre génétique. Je dis seulement que ce nouvel aspect devra dorénavant être sérieusement considéré lorsque nous étudierons l'impact des OGMs sur notre santé. Plus que tout, cette constatation devrait nous appeler à d'autant plus de prudence. Qui sait quelle autre prétention nous a jusqu'ici échappée? Qui sait quelles conséquences peuvent découler de notre ignorance à cet égard?

C'est super clair et intéressant. Je ne suis pas certain d'avoir bien compris l'action des micro ARN sur l'expression des gènes. Est-ce comme des bouchons (ou barrières) sur des parties de l'ADN, réduisant l'expression du gène dans sa totalité? Mes cours de bio sont loins... du cégep justement.
ReplyDeleteLes enjeux que soulève cette nouvelle nous montrent à juste titre l'importance de la vertu de prudence qui s'impose comme un impératif moral en situation de responsabilité. Hans Jonas élabore justement une réflexion sur notre responsabilité en situation de pouvoir (voir son écrit « Le principe de responsabilité »). Or, la communauté scientifique (les scientifiques en eux-mêmes) sont en situation de pouvoir par leur savoir. Justement, ne devenons-nous pas « maîtres et possesseurs de la nature » lorsque nous comprenons les mécanismes de celle-ci?
Jonas élabore l'idée d'une responsabilité prospective pour cerner l'impératif moral des individus en situation de pouvoir. Elle s'ajoute à la responsabilité habituelle, qui est rétrospective : elle concerne les conséquences des gestes que nous avons commis. On dira donc que les scientifiques qui ont introduit des OGM sont responsables des effets de ces OGM sur les organismes (surtout les nôtres), même si ces effets n'étaient pas encore cernés lors de leur implantation, même s'ils agissaient selon une présomption raisonnable (sans preuve formelle), même s'ils s'excusent par leur ignorance. Ainsi, ils sont moralement responsables de leurs actes posés.
Quelle est donc cette responsabilité prospective? Celle-ci concerne les conséquences possibles (principalement celles du développement technologique) des gestes que nous pouvons poser. Il s'agit donc d'une responsabilité à l'égard du futur et non pas seulement du passé. Cette responsabilité concerne les agents en situation de pouvoir (participent à une position de décision et d'autorité), face à des êtres en situation de vulnérabilité (qui subissent les décisions). C'est la responsabilité de l'« expert ».
Posséder un savoir implique une responsabilité face à ceux qui n'ont pas ce savoir, d'autant plus qu'ils subiront les décisions de ceux-ci, auxquels ils donnent leur confiance. L'expert doit donc agir pour protéger ceux qui sont « vulnérables ». Cette responsabilité est limitée par le champ d'action de l'expert. Hormis la sphère privée (dans quel cas elle est évidente et intuitive), Jonas insiste sur la sphère publique : la vie communautaire est incluse dans celle des organisations et institutions (entreprises), elles-mêmes dans celle du gouvernement, puis dans celle des institutions internationales. Plus ton champ d'action est grand, plus tes responsabilités sont grandes... plus ta responsabilité morale est grande.
Étant donné que les agents en situation de pouvoir sont responsable des conséquences futures de leurs décisions envers l'ensemble de ceux qui se trouvent sous leur champ de responsabilité, la prudence s'impose comme un impératif moral (hypothétique). C'est dire qu'une absence de prudence est en soi immorale ; c'est dire aussi qu'une absence d'intervention est tout aussi immorale.
Il faudrait discuter des trucs psychologiques et organisationnels qu'on se donne pour se déculpabiliser et qui sont autant de déresponsabilisations - et d'éloges à l'inconscience.
Désolé de la longueur de mon commentaire. :/
Ciao!
Je ne me suis pas évertué à élaborer sur la mécanique des microARN pour ne pas alourdir le texte. Voici donc une réponse en complément.
ReplyDeleteSelon le paradigme de la biologie cellulaire, l'ADN est transcrit en ARN messager, qui sort ensuite du noyau pour être traduit en protéine, molécule responsable d'assurer la fonction du gène. Les microARN ont des séquences complémentaires à l'ARN messager qui est leur cible. Ils vont donc se coller au messager (et non à l'ADN directement), et former un ARN à double brin. Or, l'ARN double brin est la cible d'un complexe de la cellule ( le complexe RISC) qui voit à sa destruction dans la plupart de cas. La destruction du messager empêche celui-ci d'être traduit en protéine, ce qui prévient le gène d'exercer sa fonction. Dans d'autre cas, le microARN reste simplement attaché au messager, ce qui prévient aussi sa traduction en protéine. Ce mécanisme n'est connu que depuis le début des années 2000. Alors que la majorité de la régulation de l'expression des gènes se fait au niveau de la transcription (de l'ADN à l'ARN messager), ont dit des microARN qu'ils sont des régulateurs post-transcriptionnels, puisqu'ils empêchent plutôt la traduction de l'ARN messager en protéine. Évidemment, je résume et je tourne les coins ronds, mais c'est l'essentiel.
Merci d'avoir fait la lumière sur cet article à tout le moins dérangeant. Je constate certains faits déjà sur mes enfants en les comparant avec moi-même à leur âge, et j'avoue être inquiète. Pour moi la solution à cela est de leur éviter d'ingérer et d'être exposés aux OGM en leur procurant une alimentation 100% biologique ou à tout le moins libres de pesticides,herbicides et ogms.
ReplyDeleteSi vous le permettez,je publierai votre article de blogue sur le blogue de l'entreprise pour laquelle je travaille et qui saura,je le sais, intéresser les gens qui y font affaire.
Je suis content de savoir que mon article vous a plu. Vous pouvez le partager sans problème avec vos collègues. Je vous demande simplement d'en indiquer la provenance.
ReplyDeleteLa digestion des plantes OGM n'est pas aussi simple que le pensaient les producteurs.
ReplyDeleteEt s'ils s'étaient trompés dans leur estimation des conséquences?
L'article ne se prononce pas sur la digestion des plantes génétiquement modifiées par l'homme. Il souligne que le bagage génétique des plantes, peut importe qu'elles soient OGMs ou non, peut avoir une incidence sur nous par un mécanisme qui n'était pas jusqu'ici connu. À la lumière de cette découverte, on ne peut pas soutenir que la digestion des OGMs puisse poser problème ou s'avère plus complexe pour autant. La considération est plus fondamentale: elle souligne qu'en effet, nous ne connaissons pas tous les dessous de la digestion des plantes et son impact sur nous. Le paradigme est incomplet. Ces résultats appellent à la prudence et à l'humilité. Il ne faut donc pas sauter aux conclusions, d'un bord comme de l'autre.
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